11 mai 2013

en traversant la France, suite...

Une illusion, c'était une illusion. Axel Kahn n'a pas changé. Jean-Christophe Rufin, qui publie son carnet de voyage sur la route de Compostelle, était interrogé il y a quelques jours sur France Inter à 8 heures vingt. Qui se pointe à 8 heures quarante ? Axel Kahn !! Sur le thème "je vais partir", je vais marcher le regard fixé sur mes pensées... Il a ouvert un très beau site web pour qu'on ne le perde pas de vue. A son programme, quelques conférences sur le sens de la vie via la science de sa Science, et quelques détours pour l'inauguration de plusieurs lieux et bâtiments nommés "Axel Kahn" ! Quelle retraite !!
Pas de doute, c'est bien une traversée du désert, à défaut d'une tentation de Venise.
A suivre...

24 avril 2013

24 Avril, en traversant la France


Deux points de vue qui me réjouissent dans le Monde de ce soir, une opinion de Pierre-Henri Tavoillot sur la pratique de la "disputatio", qu'il préconise pour l'enseignement de la Morale Laïque, nouveauté ministérielle. Il est Maître de Conférences en Philosophie à la Sorbonne, explique que c'est une formation fondamentale pour se forger une opinion que de faire l'exercice de développer l'opinion de l'autre, à supposer qu'elle soit contraire à la sienne. C'est l'un des principes de Kant. Je suis depuis longtemps profondément convaincu de cela. Je recommande toujours, quand je siège dans les Comités Tartanpion d'organisation de réunions dites scientifiques, une session Controverse. Il est intéressant de constater comment la plupart des débateurs n'y parviennent pas (en France dans les Neurosciences par exemple), et s'arrangent à l'avance pour se partager le thème, comme s'il s'agissait de la même forme de discours. C'est une épreuve où excellent actuellement les "anglo-saxons", appellation bizarre que l'on utilise pour rappeler la brutalité de leur culture. "Saxons" fait très guerrier, un appel à la charge. Mais mes collègues britanniques y montrent la qualité de leur esprit, ils savent y instiller de l'humour.
C'est tout le contraire de la dépravation médiatico-politique qui se répand sous nos yeux chaque jour dans notre pays dit "des Lumières". C'est une vraie déchéance ce niveau d'empoignades entre Hybride Fardeau, Jeansuque Mefanchon, Latroce Baryton, Jécopé François, et les journalistes du même tonneau. On doute encore du déclin de la France ?
Pierre-Henri Tavoillot fait remarquer que la "disputatio" était le mode d'examen dans la Sorbonne médiévale. Il n'y avait à cette époque, pour cette raison formelle, que 50% de reçus au baccalauréat... C'est pourquoi les grands esprits ont fait révoquer cette pratique, pour évoluer vers la dissertation, qui est bien une école de formalisme, basé sur l'auto-conviction dans les meilleurs cas, sur le consensus moelleux dans les plus mauvais, une manière de réciter des arguments tout faits assortis d'une fausse érudition. La crème de nos élites, en quelque sorte.

L'autre est une chronique de Sandrine Blanchard, "Bon Voyage, M. Kahn", qui raconte avec étonnement et un zeste d'admiration le projet d'Axel Kahn, qui part le 8 Mai à pied pour un voyage en France de trois mois. J'ai des a priori envers Axel Kahn, que j'ai cotoyé il y a 30 ans, et que j'ai un peu trop vu depuis, opportuniste parisien qui a finalement raté sa carrière politique. Il n'a pas fait aussi bien que son Collègue de Cochin qu'il aime tant, Bernard Debré.... Mais cette fois, il fait plaisir à admirer, car sa "fuite" procède d'une analyse qui fait référence à une échelle de valeurs, dont le manque nous asphyxie en ce moment. Il veut quitter "l'atmosphère irrespirable de ce printemps 2013" pour réaliser ce qui lui procure le plus de bonheur, "être en contact avec la beauté des paysages". Il a envie de lenteur. Je partage complètement son constat d'un monde de fausseté, de laideur, de fric et d'intolérance. "Ce monde n'est profondément pas le mien, et l'urgence de le quitter devenait pressante". La droite l'afflige, la gauche le désole. Il fait allusion aux talents d'orateur de Jean-Marc Ayrault, "il a le charisme d'une moule"... Il espère, dans sa promenade, faire des rencontres. Les gens ont-ils changé ? Il va lui falloir arpenter les chemins creux, découvrir des fermes isolées pour se ressourcer au contact de sages qui sauraient encore conter des légendes, de bardes qui sauraient chanter seuls pour les oiseaux, de vieilles qui sachent tourner en souriant aux anges une potée dont le fumet nourrit l'espérance.

05 mai 2012

Racines Chrétiennes

Mon Pape,

Mais Bon Dieu que fais-tu ? Où es-tu ?
A Cuba ?
A la Scala ?
Ne te préoccupes-tu plus de la fille ainée de l'Eglise ?
J'avais confiance en toi. Malgré tes petits côtés. Les mauvaises langues prétendent que tu étais l'inspirateur de Jean-Paul II, jet-star rétro béatifiée sur son seul dossier médias/communication, je ne les ai pas crues. Tu avais une autre envergure intellectuelle, une profondeur de réflexion sur l'évolution du monde, une exceptionnelle disposition à réfléchir sur la raison de la foi en n'omettant pas la foi en la raison, jamais bien comprise par les journalistes (dont ce n'est pas le meilleur répertoire...). J'attendais de toi du courage sinon politique, du moins moral. Des prises de position sur l'amour, la haine, la violence ou la fraternité dans leurs modernes expressions plutôt que des invectives sur les capotes ou l'avortement.
Tu mollis, mon Pape, tu n'es pas loin de me décevoir. Tu as attendu Pâques pour condamner l'"effusion de sang" en Syrie et le piétinement de tous les droits humains.

Mais quelle faiblesse avec les hérétiques et les faux prophètes...
Nous en avons un vrai ici, et tu le laisses déblatérer en toute impunité. Déjà en 2007, le chanoine de Saint Jean de Latran avait impressionné par la hauteur de sa vision sur les racines chrétiennes de la France :
"Les racines chrétiennes de la France sont aussi visibles dans ces symboles que sont les Pieux établissements, la messe annuelle de la Sainte-Lucie et celle de la chapelleSainte-Pétronille. Et puis il y a bien sûr cette tradition qui fait du Président de la République française le chanoine d’honneur de Saint-Jean de LatranSaint-Jean deLatran, ce n’est pas rien. C’est la cathédrale du Pape, c’est la « tête et la mère de toutes les églises de Rome et du monde », c’est une église chère au cœur des Romains. Que la France soit liée à l’Eglise catholique par ce titre symbolique, c’est la trace de cette histoire commune où le christianisme a beaucoup compté pour la France et la France beaucoup compté pour le christianisme. Et c’est donc tout naturellement, comme le Général de Gaulle, comme Valéry Giscard d’Estaing, et plus récemment Jacques Chirac, que je suis venu m’inscrire avec bonheur dans cette tradition."
Et je te fais grâce du passage sur la vocation du prêtre comparée à celle du président de la république équivalente et sublimée, sur l'instituteur dont le charisme et l'espérance n'atteindront jamais ceux du curé. Bon, c'était un peu sot, un peu scolaire, un peu trop copié-collé Wikipédia par Guaino, pas vraiment méchant. C'était un jeune chanoine, convenons-en. Tu n'as rien dit, il t'avait offert le matin deux livres de Bernanos, dont tu raffoles, il t'était difficile d'être désagréable.


Mais sur les Roms, là tu as été au dessous de tout. Les évêques de France t'avaient tracé la voie, ils avaient vigoureusement protesté contre l'expulsion des bohémiens par le chanoine déguisé en Joe Dalton. Tu le reçois deux mois plus tard, pas un mot sur la question. Tu le laisses prendre une mauvaise photo avec son iPhone pour Carla, et tu ne vas même pas jusqu'à évoquer les "légitimes diversités humaines", allusion au problème interprétée comme un réprobation par les journalistes (décidément, ils n'entendent rien à aucun de tes jargons...).


Mais où étais-tu depuis quinze jours ? Tu laisses ce type qui se prétend gardien du peuple proférer un discours de haine, de violence sociale, de désignation de l'étranger comme la source de tous nos maux, de protection des frontières, bref le pamphlet du Front National dans le texte avec le ton, et ce... au nom des racines chrétiennes de la France !!!
Et toi, mon Pape, tu ne réagis pas ?? Le Vatican est-il aux abonnés absents ?
Tu peux m'expliquer ce qu'est être chrétien aujourd'hui ? Si ce que j'ai entendu sortir de la bouche du chanoine de Saint Jean de Latran au cours de cette campagne électorale est une parole chrétienne, je bouffe ma Bible pliée en quatre, et je deviens l'Alligbonon Akpochihala Essoumon, prêtre vaudou d'Endoume.
J'aurais dû me douter qu'à partir du moment où tu ne faisais aucun commentaire sur les processions des Le Pen et leurs incantations autour de l'illuminée de la Place des Pyramides, qui étaient du même acabit, tu gardais un petit faible envers les ouailles de Mgr Lefebvre.
Non, mon Pape, ne me laisse pas croire que toi qui as pu écrire "Deus Caritas Est", superbe encyclique refondant l'action caritative chrétienne en la désécularisant, tu puisses te taire face à ce néo-pharisianisme qui vient de déshonorer l'image de la France des Lumières, dont tu as subi, du moins le croyais-je, l'influence.


Un peu de courage, mon vieux Pape, reprends-toi sinon tu n'échapperas pas à un petit séjour en Purgatoire, tous frais payés par l'UMP. A moins que tu ne sois toi aussi qu'un homme ? Un politique au double langage ?
Enfin, tu viens de réaffirmer l'actualité de "Pacem in Terris" la grande encyclique de Jean XXIII, de bannir le « langage stérile de la récrimination mutuelle qui ne mène à rien », d'inviter à « engager un dialogue créatif entre l’Église et le monde, entre croyants et non-croyants, promouvant une vision chrétienne de la place de l’homme dans le monde », et tu nous laisses nous enfoncer dans les cloaques de l'intolérance et du mensonge. Dans cette même veine, mon petit Pape, il y a à peine trois jours, tu as pu lancer : « Les maux et les injustices historiques ne peuvent être surmontés que si les hommes et les femmes sont inspirés par un message de guérison et d’espoir, un message qui propose une voie vers l’avant, hors d’une impasse qui emprisonne souvent les peuples et les nations dans le cercle vicieux de la violence », et là je te sens dans ton rôle, tu es véritablement meilleur en jardinier des racines chrétiennes, tu es comme je m'attendais à ce que tu sois, ...
Comme nous nous attendions....
Sommes nous si seuls ?

27 avril 2012

Papa



Je n'ai rien à ajouter à ce beau texte, qu'une larme de joie...

22 avril 2012

Le petit bruit du bulletin dans l'urne au petit matin

2012 n'est pas 2007.
Malgré mes imprécations, mes mises en garde diagnostiques, et mon pronostic, il était passé.
Le charme de Ségolène n'avait touché que quelques rêveurs dans mon style, près de 50% des électeurs...

Pas de charme cette année. La seule grande voix de la campagne, c'est à coup sûr celle de Mélenchon. Cette parole libre et fraternelle au bord de la Méditerranée est certainement celle qui a manqué à la France en ces temps étriqués et frileux. La France est devenue en cinq ans un petit pays, sans idée, sans élan, ne laissant diffuser à l'étranger que les agitations clownesques de son petit président en guise de message culturel... Joe Dalton. Mélenchon a su dire que nous restons des hommes, pas des tiroir-caisses. J'en entends, souvent des proches qui, du haut de leur condescendance irréfléchie, font remarquer qu'un tel programme est loin de la réalité, de la rationalité de la finance qui nous mène... C'est avoir la vue courte et n'avoir tiré aucune leçon de ce qui s'est passé depuis 2008. Comment avoir la moindre considération pour les "professionnels" des marchés après cette crise ? Qui sont les fumistes ? Qui sont les voleurs impénitents ? Quel crédit (!) accorder aux économistes, qui se sont révélés incapables d'anticiper l'évolution mondiale des déséquilibres ? Il est d'ailleurs complètement ridicule d'attribuer un Prix Nobel d'Economie à ce qui n'est ni une science ni un art ni un humanisme. L'économie n'est tout au plus que de la statistique, puis de la comptabilité. Il n'y a plus de grande pensée dans ce bazar depuis bien longtemps.
Par contre, la politique devrait prendre conscience qu'elle doit reprendre la main, qu'elle doit manifester que les peuples ont le droit d'exprimer dans quelle direction ils veulent aller, et comment. Retrouver un sens nouveau de l'Etat. Maîtriser l'argent. Juguler la consommation abêtissante. Oui, il faudrait quelque chose comme une révolution pour cela. Ce qui empêche beaucoup de franchir ce cap, c'est la peur, la peur de prendre position haut et fort au niveau international à contre-courant. A contre-courant ? Non, car les analyses politiques se bornent trop souvent à désigner les peuples par leur gouvernement. Là est l'erreur. Croire que la France c'est Sarkozy, est-ce correct ? Nous oublions que la majorité des citoyens est en désaccord avec ceux qui les gouvernent dans tous les pays du monde.
Il reste à exprimer autre chose que la résignation.



Procéder par étapes.
Pas de place pour le charme cette année. L'urgence est de se débarrasser de Joe Dalton.
Hollande est ordinaire, il faut en passer par là. Les dirigeants ne font jamais ce qu'ils annoncent. C'est ce qu'ils ont en eux, leur structure mentale qui compte. C'est leur cerveau limbique, et ses interactions avec le cortex frontal, qu'il faut estimer. Nous avons de plus en plus accès à cette clinique avec les médias. Donc, le choix est assez simple.


Le vote est un acte beau et dur, plein de frustration et de grandeur, qui donne à réfléchir à notre condition de simple élément d'un ensemble, d'où émergera la décision. Petit noeud fragile mais indispensable d'un immense réseau. Un "corps" électoral, le mot est bien choisi, dont chacun n'est qu'une cellule.
Dans le film "The Artist", George Valentin, hanté par la fin du cinéma muet, perçoit dans son rêve le bruit assourdissant de la feuille morte lorsqu'elle touche le sol. J'ai souffert ce matin que mon petit bulletin dans sa petite enveloppe bleue toute pareille aux autres se mêle gentiment à ses congénères sans tremblement ni déflagration. Fera-t-il le poids ?
C'est ce qu'on appelle la démocratie.

08 mars 2012

Le cerveau virtuel

Du virtuel au réel et vice versa...

04 mars 2012

"L'État blessé", le livre qui accable Sarkozy


Voici un excellent commentaire de Michel Winock du livre de Jean-Noël Jeanneney, qui va sortir mardi prochain. C'est dans Huffington Post le 2 Mars.

C'est exactement ce que je pense sur la honte d'avoir Joe Dalton comme Président de la République. Je dois faire remarquer que ce surnom de "Joe Dalton" lui a été donné par Djamel Debbouze...


À l'heure des bilans d'un quinquennat qui s'achève, je recommanderais vivement l'ouvrage de Jean-Noël Jeanneney, dans la collection Café Voltaire de Flammarion. Cet ouvrage n'est pas un de ces libelles de campagne électorale dont les mots d'auteur, les leçons de morale et la verve pamphlétaire font la nature. C'est un livre sobre, descriptif et néanmoins accablant pour le président sortant. L'objet en est la manière dont celui-ci a abaissé l'État par des pratiques inconciliables avec les traditions républicaines, que nous ont léguées notamment Gambetta, Clémenceau, Jaurès et de Gaulle.

Le "car tel est mon bon plaisir" du président s'est manifesté dans tous les domaines. Veut-il rendre hommage à Simone Veil? Il lui attribue d'emblée la grand-croix de la Légion d'honneur alors qu'elle n'en avait pas gravi le premier échelon (on n'a pas protesté parce que c'est une grande dame et tout le monde l'admire). Le pavillon de la Lanterne, réservé jusqu'à lui au Premier ministre, lui plaît-il? Il se l'annexe sans vergogne. Il entend s'occuper de tout, réduisant son Premier ministre aux fonctions d'un sous-ordre, au point que, décidant de réunir ses ministres favoris en conseil informel, il en exclut François Fillon. D'une manière générale, le court-circuitage des ministres a été de règle, même quand il s'agissait d'Alain Juppé: on se souvient de l'épisode de l'entrée en guerre en Libye.

Jean-Noël Jeanneney précise comment les contre-pouvoirs légaux, à commencer par les décisions du Conseil constitutionnel, ont été violentés, contournés, méprisés. Comment des nominations irrégulières se sont multipliées et comment le président s'est arrogé le choix des dirigeants de France Télévisions et de Radio France. Le mépris de la justice dans son indépendance, le manque total de considération pour les hauts fonctionnaires, l'arrogance avec laquelle il traite les principes des grands Corps de l'État, les propos insultants envers les diplomates. Jeanneney rappelle à ce sujet l'exclamation du chef de l'État, devant un groupe assez nombreux, au sujet d'un ambassadeur dans un pays voisin: "Je leur ai envoyé le plus con!"

Cette phrase donne la mesure du "débraillé" élyséen. On prête à Nicolas Sarkozy cette affirmation datant de 2004: "Savez-vous pourquoi je suis tellement populaire? Parce que je parle comme les gens." Devenu entre-temps président de la République, il ne se doutait pas que "les gens" attendent de leur président un langage qui exclut la grossièreté; qu'ils n'apprécient pas le tutoiement généralisé, aussi bien avec ses ministres qu'avec les journalistes. Le vocabulaire, note notre auteur, est approximatif, la syntaxe souvent hésitante (devant des ouvriers d'Alstom, dans le Doubs, en mars 2009: "Si y en a que ça les démange d'augmenter les impôts..."), son style bling-bling et son impudeur sur sa vie privée ont provoqué un malaise chez nombre de ses électeurs. L'épisode de sa visite au Vatican avec son téléphone portable et Jean-Marie Bigard, et combien d'autres épisodes où l'enfantillage le dispute à la vulgarité, ont porté atteinte à la dignité de l'État.

La boulimie d'action de Nicolas Sarkozy s'est traduite le plus souvent par des "coups" sans suite, dont l'intérêt recherché était l'effet d'annonce. Saisir un fait divers pour l'instrumentaliser, jouer sur l'émotion du public, faire des proclamations sur le mode du "plus jamais ça", lancer des promesses non tenues, défrayer la chronique par une agitation désordonnée... J.N. Jeanneney cite le mot de Georges Vigarello, examinant la manière d'être du chef d'État, et selon lequel Nicolas Sarkozy n'a pas su habiter sa fonction. Maître de l'instant, gestionnaire de l'immédiat, il fait preuve d'une inconstance allant de pair avec l'obsession des sondages, commandés du reste sur les fonds publics et restés secrets. On chercherait en vain dans sa conduite une idée-force, un point de fuite, une vision de la France et de son avenir.

Ses rapports avec l'argent méritent un chapitre du livre. On se souvient qu'une de ses premières préoccupations à son arrivée au pouvoir avait été de relever son traitement de président. La compagnie du Fouquet's le soir de son élection, l'invitation de Vincent Bolloré sur son yacht: des images restées indélébiles dans la mémoire des Français, révélant sa dilection pour les grands patrons. "Une société égalitaire, proclame-t-il le 24 mars 2009, c'est le contraire d'une société de responsabilité et de liberté." Le bouclier fiscal a été la traduction législative de cette profession de foi... jusqu'au moment où il a dû y renoncer.

L'annulation de l'épreuve de culture générale aux concours administratifs des catégories B et C est le signe d'un mépris de la culture, dont l'épisode sur la Princesse de Clèves a provoqué la risée: "La possibilité pour quelqu'un d'assumer sa promotion professionnelle sans passer un concours ou faire réciter par cœur (sic) La Princesse de Clèves." Cette incartade eut du moins l'heureux effet de porter Mme de La Fayette dans la liste des best-sellers.

Jean-Noël Jeanneney consacre un chapitre aux manquements de Nicolas Sarkozy aux principes de la laïcité. Le pire étant atteint par l'accord du 18 décembre 2008 entre le Saint-Siège et le gouvernement français, -accord ratifié par décret du 16 avril 2009, et qui confère à l'Église catholique le pouvoir de délivrer des grades et des diplômes universitaires sur le territoire français, rompant ainsi avec la loi du 18 mars 1880 réservant à l'État le monopole de la délivrance des grades et diplômes nationaux.

Le dernier chapitre de l'ouvrage est réservé aux "humiliations françaises" devant l'étranger. L'auteur rappelle le triste discours de Grenoble de 2010, la décision de Claude Guéant de limiter l'accès à des activités professionnelles pour les étudiants étrangers formés en France, le débat sur l'identité nationale visant l'immigration, le stupide discours de Dakar du 26 juillet 2007, selon lequel "l'homme africain" n'était pas entré dans l'Histoire, l'extravagante réception de Kadhafi à Paris, l'annulation de l'année du Mexique en France, la brouille avec la Turquie, etc.

Jeanneney achève son bilan en souhaitant la défaite à la prochaine élection présidentielle de celui qui a rabaissé l'État: "Si par malheur les circonstances des élections présidentielle et législatives du printemps 2012 et une gauche inégale à son destin aboutissaient à un nouveau succès, dans les urnes, du président de la République sortant, de surcroît libéré du souci d'être réélu, craignons de rudes lendemains. L'État serait comme un arbre dont sont rongées les racines."

Cet ouvrage, dont je n'ai donné qu'un rapide aperçu, n'est pas dû à l'esprit militant. Il nous vient d'un homme qui a exercé de nombreuses fonctions de responsabilité dans la vie politique, culturelle et universitaire (ancien Secrétaire d'État, ancien président de Radio France, ancien président de la Bibliothèque nationale de France, professeur émérite à Sciences po), et qui nous rappelle, avec la précision de l'historien qu'il est, les manquements à la dignité de l'État et de la fonction présidentielle de 2007 à 2012.

On pourra le juger injuste, muet sur les décisions positives qui ont pu être prises par le président de la République. De fait, il ne s'agit pas d'un exercice d'évaluation impartial en deux colonnes, mais d'un réquisitoire qui a pour ressort la sourde révolte d'un homme qui a servi l'État, qui aime la République, et qui s'apitoie devant la dégradation de l'un et de la trahison de l'autre par celui auquel les Français avaient donné leur confiance en 2007. Dans un temps où le flux ininterrompu des informations noie l'information, ce livre servira aussi d'aide-mémoire -un aide-mémoire brûlant.

03 mars 2012

Joe Dalton lance sa compagne à Marseille


Je n'y suis pour rien.
Ce n'est pas moi, je ne décide pas de tout, enfin.
Oui, je suis un notable, mais à Marseille il y en a beaucoup, et de toutes sortes.
Je m'excuse, j'aurais dû intervenir, je m'accuse d'avoir fait preuve de faiblesse.
Le fait est que le Merko débarque au Salon de l'érotisme et de la lingerie coquine demain au Parc Chanot.

Je sais, il ne pense qu'à elle, la mère Merkosie, il y a une section grandes tailles, à Marseille nous savons faire en grand.
Mais enfin, il sera là demain à s'agiter avec sa troupe, alors que nous venions de retrouver le calme après la grippe, le grand froid et un sacré coup de mistral. Aujourd'hui, c'était un subtil dosage de soleil, de douce brise tiède de Sud-Ouest, de spis multicolores, et de sérénité.
Je vais devoir aller marcher dans les Calanques, Catherine aura gagné. Aller je ne sais où après, mais fuir.

Il ne pouvait pas faire çà à Rennes ? Sans doute est-ce une ville trop normale ?
A Montpellier ? trop à gauche ?
A Clermont-Ferrand ou à Vierzon ? trop intellos ?
A Avignon, trop de ponts ?
A Cucuron ?

Il est vrai que Marseille convient assez bien. La classe politique est la plus détériorée de France. Après une embellie (?) dans les années 90, l'ère Gaudin est un véritable naufrage. 50 ans de retard disait Edmonde Charles-Roux..., c'était un pari osé que de s'en être fait un objectif politique, une sorte d'éco-paléontologie en quelque sorte. Un conservatoire de certaines espèces qui, ici, ne sont pas en voie de disparition.
C'est la ville où l'on peut voter Front National à plus de 30%, essayez d'en faire autant ! Cela traduit un certain niveau de réflexion politique, un niveau bistro, pas de temps à perdre en discussions oiseuses, faisons plutôt bref de comptoir.
C'est la ville où l'uniforme blanc et bleu se termine par des baskets neuves et un iPhone trafiqué, la classe... La vérité si je mens !
C'est la ville européenne de la culture, la ville de Patrick Bosso, de Kad Merad, et de Renaud Muselier. En 2013, nous aurons droit aux défilés de majorettes sur le Vieux Port, et à une sardinade géante, puis à Pagnol en 3D, à une reconstruction du Pont Transbordeur en fil de fer, et à une exposition des plus belles Bonnes Mères en allumettes collées par les enfants des écoles privées. On n'aura pas vu un tel jaillissement de créativité depuis l'an Pèbre...
C'est une ville pour lui en effet. N'aura pas de mal à briller, avec Trochichtro Mauricette, Coopté, et encore Muselier (l'instituteur du monde arabe, il fallait le faire...), et le César de service pour l'accueil, l'inaltérable Gaudingg. Ce sera Laurel et Hardy et Charlot à la fois, la culture toujours la culture, dans une ville dominée par la Caisse d'Epargne, la Poste, les Corses et la CGT du Port Autonome. De quoi remplir quatre Stades Vélodromes.
Il va avoir du suquecès, tchi tchi. Z'ont fait descendre les Arméniens de Saint-Barnabé, les ont parqués au Parc Chanot Hall 3, premières loges pour voyeuriser les stars du porno.

Plus belle la vit !

Ville Monde, Kosmopolit Kultur, reviendra-t-il avec Angela ?
J'ai soudain un petit pincemengue au coeurre, et si c'était la dernière fois, il n'a pas fait que des couillonnades, je ne suis pas un ingrat, il nous a taillé un bel escalier avec des petites marches pour ses petites jambes de lutin dans les rochers à Malmousque, il a rasé un sale cabanon qui déparait, il a fait propre, on peut désormais aborder sans danger au Petit Nice. Avant, il fallait y aller à pied. Une France forte après dîner, c'est un programme.
Du lourd.

La sérénité me revient, Carlita m'apparaît en déshabillé vaporeux aux couleurs de l'OM, elle chante, elle chuinte "pour la dernière fois...", ma foi c'est du Alain Barrière dans le texte...

Elle, elle reviendra en 2013.

Bon dimanche !

12 décembre 2010

Bon Ton Roulet





You see me there, well I ain't no fool
One smart Frenchman never been to school
If you want to get somewhere in a Creole town
Stop and let me show you your way around


And let the bon ton roulet, and let the moulay voulay
Now don't you be no foolay, and let the bon ton roulet


I got a creole girl, she one fine dish
But she got ways like a old crawfish
She don't do nothing but raise sin all night
But when it come to loving she much all right


She let the bon ton roulet, she let the moulay voulay
Now don't you be no foolay, and let the bon ton roulet


If you want to have yourself some real fine fun
Go down to Louisiana and get you one
You see them cutting cane all down the line
I got me a cotton picker, and she sure is fine


She let the bon ton roulet, she let the moulay voulay
Now don't you be no foolay, and let the bon ton roulet !

13 juin 2010

A foggy day in London Town


I was a stranger in the city
Out of town were the people I knew
I had that feeling of self-pity
What to do? What to do? What to do?
The outlook was decidedly blue
But as I walked through the foggy streets alone
It turned out to be the luckiest day I've known

A foggy day in London Town
Had me low and had me down
I viewed the morning with alarm
The British Museum had lost its charm
How long, I wondered, could this thing last?
But the age of miracles hadn't passed,
For, suddenly, I saw you there
And through foggy London Town
The sun was shining everywhere.

10 janvier 2010

Gundula, 72 ans

sublime, simplement sublime...

26 juillet 2009

Feu à volonté

Il pleut des cendres sur la mer
Et des hélicoptères
Et des canaderres
Hier
Le militaire
A mis le feu à Marseille
Par derrière.

Brûlons les militaires !

08 mai 2009

Waltz for Debby

Une valse à trois temps,
Six notes de génie
Se balancent puis
Trois pas de nostalgie,
Elle se retourne ravie,
Il faut imaginer Debby heureuse
Virevoltant
Dans les bras de Bill chavirant
Sous le vent des volants
De sa robe en tulle noir.

02 mai 2009

1er Mai


Au loin les manifs heureuses
De libérer le trop gardé pour soi
C'est dans la rue qu'çà-s'passe
Une explosion de foi
Tu n'es plus seule, pleureuse
Résignée du temps qui passe...

Loin de l'agitation
Du petit contiqueur,
Je songe à Debussy
Près de Chouchou assis
en écoutant La Mer.

27 juillet 2008

Un été 2008

La transhumance, petit, ça n'est pas à vau l'eau,
Ce n'est pas la bohême, ni même la dérive,
De retour sur moi-même souvent je m'interroge
Pourquoi suis-je à Malmousque et non pas à Malmö ?

Sommes-nous les hochets du destin des autres ?
Les effets secondaires d'un Collectif en marche ?
Le doigt de Dieu est-il plus qu'un toucher ?
Non, petit, lève la tête et accomplis ton rêve.

18 juillet 2008

Sans la cédille

Chantez avec moi le Chauvel's tube de l'été.

Oui, je sais il date un peu, mais je n'ai qu'un an de retard après tout.

Pour les bonnes causes, on n'est jamais démodé !


Tout à l’heure
Je roulais sur mon scooter dans Paris
D’une voiture, au feu rouge, un mec me dit « Eh madame il est quelle heure ? »
Je lui répond « Midi »
Il me dit Madame qu’est ce que t’es bonne Tu veux pas me faire une gâterie ?
Ses potes rigolent Sur le moment j’ai pas compris
Je réponds Mon grand, c’est pas comme ça qu’on parle aux gens
Tu n’aimerais pas qu’on parle comme ça à ta maman
Le mec me regarde Avec une tête de chien de garde
Il me fait Vas-y parle pas de ma mère ou je te défonce
Je lui réponds du calme Alphonse Je te connais pas, tu m’agresses C’est quoi ce manque de délicatesse ?
On t’a pas dit de traiter les femmes Comme des princesses ? Il me dit ouais mais toi je te baise !
Je lui dis ben nan justement C’est bien ça le malaise …

Tu sais que garçon
Si t’enlèves la cédille
Ça fait gar con
Et Gare aux cons ma fille
Gare aux cons Gare aux cons
Gare aux cons Qui perdent leur cédille di di doum di di dam La la la la la la

Je continue mon chemin Au feu suivant J’entends « Hé grosse cochonne ! Quand tu veux je te prends »
C’est encore Alphonse Avec sa tête de gland
Je lui dis : là tu t’enfonces c’est indécent J’y crois pas mec redescends de ta planète
Tu te prends pour Tony Montana T’as même pas de poils sur la quéquette
Il me dit Vas y sois pas vulgaire Tu vas voir où je vais te la mette
Je lui dis c’est moi qui suis vulgaire ? Non mais la c’est la fête ! Je rêve pour qui tu te prends
Maintenant tu t’arrêtes ! Je descends, il descend, Je lui dis c’est le bordel dans ta tête !
Qu’est ce que tu comptes faire ? Là t’es en galère, je veux des excuses
J’attends, et je lâcherais pas l’affaire
Il me dit nan toi tu t’excuses Espèce de vieille sorcière
C’est la meilleure je t’ai donné l’heure, J’aurais mieux fait de me taire

Tu sais que garçon
Si t’enlèves la cédille
Ça fait garcon
Et Gare aux cons ma fille Gare aux cons Gare aux cons
Gare aux cons Qui perdent leur cédille
di di doum di di dam La la la la la la

Voilà comment Parlent certains garçons Quelle honte ! Il mériterait une bonne leçon
Tu veux jouer, on va jouer Je lui dis Baisse ton caleçon Tu parles beaucoup, ça manque d’action Tu m’as demandé ? Une fellation ? Tout à coup Alphonse a une révélation Il renonce et me dit Ouais vas y c’est bon ! Lâche moi pardon
Je lui dis C’est bien T’as l’air moins con, C’est pas normal d’avoir besoin De parler aux femmes de cette façon
Y a un sérieux problème d’éducation Pourtant je suis sûre que t’as un bon fond Il me dit t’as raison je me sens tout bidon C’est mes potes qui me poussent J’ai la pression !
Je lui dis c’est bon pleure pas
Il manquait plus que ça Alphonse qui fond en larmes dans mes bras
Je lui dit toi t’as besoin d’amour ça se voit !
Allez viens-là ! Fais un bisou à tata

Tu sais que garçon
Si t’enlèves la cédille
Ça fait gar con Et Gare aux cons ma fille Gare aux cons Gare aux cons Gare aux cons
Qui perdent leur cédille
di di doum di di dam La la la

01 juin 2008

Vermeil


Saincaize, une minute d’arrêt ! J’ai pris mes aises dans le train Corail Intercités qui enfile un long couloir vert entre Tours et Lyon. Une cure de vraie France. Des petites gares de petites villes et de coquets villages à la Trénet. Le pays se déploie au rythme convenu d’un balayage oculaire sans fatigue, les grosses secousses du nystagmus jouant dans le bon tempo leur rôle physiologique. Peinard. Tout glisse, tout calme dedans dehors. Quand je m’assoupis, la prévenance du conducteur met en sourdine le « si-tu-tombes-tu-te-tues » d’un vrai train. Nous nous assoupissons pour dire vrai. Mes compagnons de voyage ont rangé dans leur sac plastique les quignons des sandwiches qui auraient eu raison de leur dentiers, les papiers d’aluminium froissés se mêlent négligemment à la peau des bananes qui se collent affectueusement à la cellophane qui gentiment a prêté la sienne à l’emmenthal français avec la tendresse des mamies qui hier soir après la soupe et la biscotte Heudebert ont préparé cet en-cas pour un beau voyage dans un train sans braillards de vendeur de tartines toutes prêtes faussement paysannes et pas plus gourmandes avant de le glisser dans le sac de toile orange et vert plastifié c’est moins salissant qui gît à leurs pieds gonflés par les ans.
« Tu veux un peu d’eau ? » Il répond gentiment par un petit souffle négatif du bout des lèvres, occupé à se laisser étourdir par le défilé symphonique des verts, en plaines ou en collines, ou encore en fossés. Quand un village apparaît au détour d’une courbe qui fait malencontreusement rouler la bouteille de Vittel, il tend le cou ou plutôt il le tord et reste ainsi fixé comme par un souvenir vague. « C’est holi ihi ! » bon il a oublié son dentier, « où est hon ? » - « Saint-Germain-des-Fossés ! » « Hein ? » , elle ajuste avec délicatesse de sa vieille main burinée l’appareil de droite qui est à sa portée, celui de gauche est trop loin il faudrait lever le bras trop haut et se tourner démesurément, il ne faut pas prendre de risque en voyage.
C’est chic d’être dans la première voiture, avec vue sur la fière locomotive à l’arrière de laquelle la SNCF pour faire jeune a décalqué un faux graffiti « en voyage… ». C’est d’ailleurs la seule voiture de première, et nous y sommes tous, bravement, avec nos cartes de réduction. Enfin tous… je peux compter six voyageurs. A part le couple qui vient de terminer son pique-nique et qui n’a échangé que ces trois mots, il y a deux autres vieilles femmes très propres sur elles dont une douairière montée à Vierzon, et un fier-à-bras sans âge mais avec un polo côtelé jaune moutarde souligné d’une rayure vert maïs qui a fermement enjoint à sa tante qui l’accompagnait à la gare de Bourges de leur téléphoner pour bien leur dire qu’il arriverait pour l’apéro. Quelle aventure ! Le visage ensoleillé de la douairière se reflète dans la vitre, sa tête dodeline au gré des secousses, elle somnole, pas de relief de repas chez elle, on n’est pas du genre à laisser trainer des miettes en public. Un peu honteuse de s’être laissée gagner par le sommeil elle redresse brusquement une tête trop haute qui ne regarde rien droit devant et qui attend. De temps à autre elle jette furtivement un œil à sa grande valise marron achetée en soldes à la maroquinerie Gérard : debout derrière, cette valise sans âme est affublée d’un sac de plage chatoyant de fleurs orange sur fond rose. Elle ne peut aller qu’au mariage de sa nièce dans cet accoutrement. Sous une longue veste bleu sage s’évase une large jupe imprimée de motif torchon qui se laisserait presque aller à froufrouter s’il y avait un souffle de vent. Et les chaussures, vaguement blanches devant, elles ont dû autrefois être dorées derrière, boudinent de gros pieds violacés visiblement mal à l’aise… Polo Jaune est immobile, lit-il un almanach, ou le catalogue de la Manufacture d’armes et de cycles de Saint-Etienne ? Seuls dépassent ses petits cheveux poivre et sel dressés en une petite brosse hirsute. Il pense à l’apéro, on est samedi midi, c’est le premier du week-end. La petite dame derrière moi à droite a mangé sans faire de bruit, j’ai tout juste humé une odeur de banane de ce côté-là aussi. C’est très commode pour le train, la banane, çà ne gicle pas. Holi-ihi prend des initiatives, il vient de faire passer sa casquette en popeline du genou gauche sur le genou droit, et la lisse deux ou trois fois du revers de la main pour qu’elle ne fasse pas de faux pli, sous le regard complice, cerclé de vieil or, de sa douce femme.
Passé Roanne, nous ralentissons pour suivre les méandres des vallées du Forez, et je me dis « quel bonheur ! », nous vivons, mieux encore nous survivons ensemble tous les six dans cette belle voiture Corail de première classe relookée comme un TGV mais qui nous transporte en nous berçant à l’allure (je veux le croire) où le Paris-Cabourg menait Marcel Proust vers le Grand Hôtel de Balbec.
Saincaize existe.
« Petit village de NIEVRE dans la région BOURGOGNE, SAINCAIZE MEAUCE fait parti du canton d'IMPHY. Situé à 182 mètres d'altitude et voisin des communes de CUFFY et de GIMOUILLE, 460 habitants résident dans la commune de SAINCAIZE MEAUCE sur une superficie de 2 148 hectares (soit 21,4 hab/km²). Les habitants de SAINCAIZE MEAUCE s'appellent les Saincaizois et les Saincaizoises. »
Pour les Saincaizois, Saincaize c’est le centre du monde. Certains, qui y sont nés, y sont encore aujourd’hui. Mais la moitié de ceux qui y habitaient en 1968 n’y sont plus. Que s’est-il donc passé à Saincaize ? Pourquoi ce drame nous a-t-il été caché ? Je crains que cette gare démesurée, plus belle que la gare de Perpignan, ne soit à l’origine de la tragédie de Saincaize.
Demandons : la commune est née en 1834 de la fusion de Saincaize et Meauce. Saincaize accueille depuis le XIXe siècle la gare de triage et la cité de cheminots du Paris-Lyon-Méditerranée. Meauce demeure la partie plus rurale de la commune. C’est à la gare de triage qu’il faut chercher, c’est sûr. De Saincaize on peut poursuivre jusqu’à Lyon, mais on peut aussi changer pour Clermont-Ferrand. Imaginez qu’ils aient fait le mauvais choix. Installer ici une cité du PLM en pariant sur l’avenir de Clermont-Ferrand !
Ceux qui sont encore là ce matin ont entendu crisser notre locomotive à l’approche de la gare. Personne n’est descendu du train. Je n’ai vu personne monter, ou peut-être en seconde, mais je répugne à tourner la tête pour regarder derrière, à cause de l’arthrose. Monsieur Je-sais-tout (qui voyageait en seconde) est venu faire un cours sur l’arthrose et ses conséquences à l’un de ses congénères et à sa femme (installés en première), qui se rendent à Clermont-Ferrand à la rencontre annuelle de l’Association des Généalogistes. « Les nerfs, c’est des câbles » lui a dit son neurologue, et comme c’est la sensibilité qui engaine le reste, dès que çà coince, aïe ! Donc, j’évite de coincer.
Je goûte le moment de paix de cet arrêt, elle est longue et pleine cette minute. Vivre lentement, c’est possible. Quelle subtile harmonie entre les habitants éphémères de ma somptueuse voiture Corail intercitée, la gare de Saincaize et ses 460 habitants que l’on imagine filer des jours heureux à l’abri de cette gare monumentale ! Dans cette voiture aux camaïeux de carmin, pas de portable tectonique, pas d’écrans dévorés par des zombis cravatés, appareillés jusqu’aux oreilles, d’où émanent périodiquement les jingles de Windows, pas de pétasses Gérard Darel exhalant une quelconque Eau de Shalimar alignant sur Excel d’un air renfrogné les chiffres de vente de leurs boutiques de fringues, ou d’autres en tailleur pantalon à reflet soyeux H & M calculant statistiques et rendements de leurs batteries de représentants de commerce, poulets souriants mécaniques et identiques. Non, rien de tout cela. Telle la madeleine écrasée dans la cuillère à thé de Marcel P., l’ambiance olfactive ici me rappelle ma grand-mère : une bonne crème Nivéa ne se démode pas. Du côté du vieil homme à casquette, c’est plutôt l’effluve de l’Eau de Cologne du Mont-Saint-Michel qui me fait resurgir l’image de mon Maître Jean Bancaud, natif de la Creuse. Le Centre de la France est celui de sa gravité. Le vert sombre tempère les enthousiasmes. Entre douceur angevine et vignobles bourguignons, s’élève le bœuf charolais. Il y fait bon vivre sans s’étourdir. Point n’est besoin du soleil vulgaire ou des humeurs atlantiques pour forcer les caractères aux sourires engraissés ou aux regards tourmentés. Ici on ne se gaspille pas en expressions. Les visages n’affectent que le strict nécessaire. Ne pas faire deux choses à la fois, à chaque jour suffit sa peine, il y aura assez à pleurer sur ce monde mondialisé qui ne semble pas avoir tout à fait déversé ses ordures électromagnétiques sur ces douces pentes où nichent de douillettes masures. L’argent durement gagné y sédimente dans les bas de laine des bureaux de poste où les guichets de la Caisse d’Epargne l’empilent dans ses froides cassettes. Sous le masque d’inquiétude sculpté par les années, les yeux se plissent d’un sourire entendu. Ce que je perçois d’exotique chez mes compagnons de route, n’est-ce pas ce qui signale pour quelque temps encore la persistance d’une vraie vie ? Avant que les désordres de la Croissance et de la chasse au Progrès ne la déstructurent irrémédiablement ? Quand le train s’ébranle, que le temps m’est donné de voir les quais de Saincaize glisser calmement pour laisser place aux herbes folles qui font la beauté des sorties de gare puis à la riche campagne qui nous engloutit à nouveau, je souris sans raison, et je vois dans le reflet des vitres que je ne suis pas le seul à m’être laissé envahir par cette sérénité.
Puis viendra le noir d’un long tunnel.
A l’autre bout, s’ouvre une immense, trop immense perspective sur une Saône délavée puis un Rhône marron glacé, bordés d’immeubles blanchâtres sous un ciel immobile et gris. Lyon Part-Dieu, tout le monde descend. A grands renforts d’amabilités, je retiens sur le marchepied ma douairière que sa grosse valise marron menaçait de précipiter sur le quai stupide d’une gare sans histoire et sans couleur. Est-ce une larme d’effort ou de nostalgie que je me surprends à essuyer en courant pour changer de quai ?
Le TGV pour Marseille vient de Rennes. Pas de marchepied, pas d’effort. Une seule passagère déguisée en hôtesse de l’air, bagage LVH, senteur Guerlain, partage mon espace duplex en haut une place, isolée. Je branche mon portable. Un long tuuuuuut, un petit clac étouffé. Tout est clos. Salut !